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Bibli 301 L’identité économique de la France. Libre échange et protectionnisme 1814-1851,  
David Todd 487 pages Grasset 2008 
 
« L’Identité économique de la France » décrit l’émergence d’une culture protectionniste en France, entre la révolution de 1789 et celle de1848 
L’auteur : Né le 17 juin 1978, David Todd est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris (1999) et docteur en histoire de l'Université de Cambridge. « Lecturer in world history » au King's College de Londres, il fut « research fellow » de la Fondation Andrew Mellon au Centre for History and Economics et au Trinity Hall de l'université de Cambridge (Royaume-Uni). Ses recherches portent sur les origines du libre-échange et du protectionnisme en France et sur l'impérialisme français au XIXe siècle. 
Il y a (au moins)  5 raisons de lire ce livre: 
-      Il met en évidence l’ancienneté et la profondeur de sensibilités qui déterminent encore aujourd’hui les choix économiques  des français et de leurs représentants. 
-      Il apporte à l’histoire  de la France des éclairages souvent négligés par les historiens. 
-      Il fait revivre des personnalités extraordinaires (Bowring, Fonfrède, Dombasle, Mimerel, etc.) aujourd’hui oubliées, mais dont l’action personnelle a pu, à un moment donné, contribuer à infléchir l’histoire nationale. 
-      Il s’appuie sur des recherches et une documentation exceptionnelles. 
-      Il est bien écrit, vivant, jamais ennuyeux. 
 
Résumé
Dans ce résumé, chaque paragraphe correspond à un chapitre d’une vingtaine de pages. Il n’a qu’une valeur indicative et ne peut rendre toute la richesse du livre lui-même. La conclusion de l’auteur, elle-même synthétique, ne fait l’objet d’aucun résumé. 
La première partie, intitulée « Prohibitions » est consacrée à la période de 1814 à 1824. 
Le livre rappelle, dans un premier temps, la tradition « mercantiliste » qui existait en France au XVIII° siècle. La stratégie correspondant à cette approche consistait à  organiser les moyens du pays en vue d’une balance des échanges commerciaux aussi favorable que possible. Le mercantilisme comprenait des aspects « défensifs », mais, pas uniquement. Par exemple, la création de grandes compagnies intervenant dans le monde avait un caractère résolument offensif. Après des velléités libérales  à la fin de l’ancien régime (par exemple tentatives de Turgot) et pendant les premières années de la Révolution, les contrôles des échanges se sont renforcés sous l’Empire, notamment en raison de la mise en place du Blocus continental. L’organisation de la douane prit, sous Napoléon, une importance considérable 
Lors de la restauration, les ultras au pouvoir considéraient la logique du protectionnisme comme un retour opportun aux approches d’autrefois, et comme un facteur de stabilisation de la société. Les dispositifs prohibitifs mis en place prolongeaient ceux du blocus continental.  
Par contre, les services de la Douane étaient confrontés à un développement considérable de la contrebande, considérée, par les responsables politiques, comme un véritable fléau national. C’est ainsi que se développe une véritable « guerre des douanes » conférant au système prohibitif un caractère répressif. La douane va devenir la principale administration française : 25000 fonctionnaires sur un total de 120000 (la gendarmerie elle-même ne compte que 15000 personnes. L’impopularité que suscite le côté répressif des services des douanes renforce l’image « réactionnaire » des pouvoirs publics. Les critiques des libéraux relèvent davantage d’une dimension politique que d’une dimension économique. Même les économistes libéraux (Jean-Baptiste Say, Sismondi, Chaptal, Benjamin Constant, et d’une façon générale les disciples d’Adam Smith) ou des philosophes comme Saint-Simon, condamnent plus l’injustice et la brutalité policière du système prohibitif que ses effets sur l’économie. Une polémique nait à propos de la possibilité, pour les commerçants alsaciens, de tirer profit d’un transit de marchandises sur leur territoire. La mobilisation des députés alsaciens échoue dans un premier temps, et n’obtient ultérieurement qu’une satisfaction partielle. Les commerçants bordelais critiquent les tracasseries bureaucratiques de la douane, mais ne sont pas encore convertis au libre échang 
 
La deuxième partie, intitulée «  Liberté », est consacrée à a période de 1825 à 1834. 
Le début du XIX° siècle voit l’émergence d’une nouvelle « science », l’économie politique. Son principal promoteur est Jean-Baptiste Say. C’est un remarquable vulgarisateur, doté d’un sens commercial aiguisé. . Ses livres : « Traité d’économie politique » et « Catéchisme de l’économie politique » se vendent à plusieurs milliers d’exemplaires, ce qui en fait de véritables « best-sellers ». Au fil des années, ses idées deviennent de plus en plus libérales. Son action est relayée par des proches : Adolphe Blanqui, Charles Comte, Charles Dupin, Joseph Droz, Tanneguy Duchatel etc. Ils diffusent leurs idées auprès d’un nombre croissant de sympathisants. Ils recommandent une liberté économique intégrale : l’Etat ne doit plus s’immiscer dans les rapports entre producteurs et les consommateurs. Le recours au mot «  liberté » suscite la sympathie des tenants de la liberté politique. Les pouvoirs publics sont évidemment méfiants. 
A partir de 1820, la concurrence entre grandes villes telles que Paris, Strasbourg ou Bordeaux, se traduit par une surenchère à l’égard de la pratique de « l’entrepôt réel » Les revendications des commerçants de ces villes engendrent des démarches politiques complexes, mêlant les argumentations d’inspiration libérales à l’expression d’allégeance à la royauté. Les idées libérales trouvent un terrain favorable en Gironde. Le publiciste libéral Henri Fonfrède, considéré comme « le fondateur de la presse de qualité en province », en est le fervent porte-parole. Il condamne le système prohibitif qui pénalise particulièrement les activités agricoles. En fait c’est un homme de gauche avant la lettre. A ses yeux, le « tout industrie » est un leurre : La répartition égalitaire des richesses est préférable à leur abondance. Il s’inquiète  de l’influence grandissante des « industrialistes » sur les libéraux désireux de « matérialiser, financiariser, et industrialiser » la société ( les mots « financiariser et industrialiser » sont des néologismes de son invention). Il milite également pour la décentralisation des décisions. Il est critique vis-à-vis des théoriciens de l’économie, qu’il appelle les « doctrinaires de l’économie commerciale ». Son action montre qu’il n’y a pas une évolution générale des idées vers le « laisser faire », mais un débat de plus en plus riche sur les questions économiques. 
A partir de 1825, dans un contexte de dépression économique, la montée en régime des idées libérales va s’accélérer dans le monde viticole (qui emploie 10% de la population active). Une pétition des vignerons bordelais est adressée à la chambre des députés en mai 1828. Elle condamne le système de la « prohibition ». les vignerons d’autres provinces vont rejoindre le mouvement. Un vif débat s’instaure au Parlement. Faut-il sacrifier la protection dont bénéficie d’importantes branches de l’industrie française pour favoriser le commerce international des vins ? Une commission d’enquête est créée. En octobre 1828, les médias s’emparent du dossier : Les journaux de gauche réclament l’abolition du système prohibitif. Les centristes demandent une réforme modérée et la droite souhaite le statu quo. Le ministre du commerce, Saint-Criq, (ancien Directeur général de la Douane et fervent partisan du système prohibitif) est mis personnellement en cause. La mobilisation des vignerons s’amplifie et se radicalise. Mais le monde industriel réagit à son tour, mettant en garde contre un libéralisation qui profiterait surtout à l’industrie anglaise. Les travaux de la commission d‘enquête accouchent d’une souris. En août 1829, les ultras sont de retour, avec le remplacement de Martignac par Polignac. Dès lors, il n’est plus question de réforme. Les libéraux continuent à se mobiliser. Fonfrède reprend du service. Et lors des trente glorieuses de juillet 1830, Bordeaux est une des rares villes de province à lancer sa propre insurrection. 
La liberté est le mot d’ordre de la révolution de 1830. L’organisation des douanes s’assouplit. Le privilège de l’entrepôt  est aboli, à la grande fureur des bordelais. Chez les intellectuels, notamment chez les romantiques,  un  libéralisme régionaliste et « anti-industriel » est à la mode. Les émeutes antifiscales se multiplient dans les régions viticoles. Les vexations douanières sont jugées inconvenantes. La contrebande reprend de plus belle. Le nouveau régime assouplit donc le système prohibitif. La législation douanière est révisée. Un Conseil supérieur du commerce est créé. La suppression du privilège d’entrepôt est confirmée. La prohibition est remplacée par un système de droits susceptibles varier suivant le niveau des prix. Une nouvelle législation sur les céréales sera adoptée en avril 1833 (elle restera en vigueur jusqu’en 1860). Les droits d’entrée sur certaines matières premières sont réduits. En 1831, à l’initiative du baron Louis, des pourparlers sont entamés avec la Grande Bretagne en vue d’accords commerciaux. Les réformes mises en place favorisent le développement du commerce international. Mais elles laissent intact le principe de la protection douanière contre la concurrence étrangère. Les négociants bordelais sont déçus. Leur libéralisme commercial se radicalise sous l’impulsion, une nouvelle fois, de Fonfrède. Un nouveau système de taxation des sucres pénalise également les commerçants bordelais, qui constatent qu’un système de taxation protecteur entraine des effets voisine de ceux du système prohibitif. 
En Grande Bretagne également, les choses ont changé : Le mercantilisme traditionnel parait désormais moins avantageux que le  libre-échangisme. Les théories de Ricardo en matière de « free trade » commencent à rencontrer un certain succès. Les whigs libéraux ont pris le dessus sur les torys conservateurs. Ils sont favorables à un accord avec la France. En France, l’enthousiasme n’est pas général. Même Fonfrède exprime sa méfiance. Deux représentants sont dépêchés à Paris : un aristocrate whig, George Villiers, et un publiciste radical, John Bowring. Les négociateurs trouvent des terrains d’entente, mais le gouvernement traine les pieds, et le  Conseil supérieur du Commerce, Saint-Cricq en tête, menace de mobiliser les provinces. Qu’à cela ne tienne, Bowring entame sa propre campagne de sensibilisation aux thèses libérales (articles, rencontres) couronnée de succès, notamment en région bordelaise. Bowring n’est pas un personnage ordinaire. Après la faillite de son entreprise, il s’est reconverti en militant de la cause libérale. Il connait bien la France. Dès 1822, son activité en faveur du libéralisme lui avait valu d’être banni du territoire national. Il a de nombreux amis chez les libéraux français. Il a traduit la Marseillaise en anglais… Ses tournées en province  visent à un processus « d’irradiation, suscitation, et infiltration ». Il explique lui-même sa stratégie : rassembler et former un noyau de partisans convaincus de la liberté des échanges chargés de répercuter les idées libérales dans la presse locale, instaurer une correspondance régulière avec ses nouveaux adeptes, les aider à publier des proclamations solennelles en faveur de la liberté commerciale. En mai 1832, il intervient dans le sud-est, et notamment à Lyon, où il rencontre des personnes appartenant à toutes les catégories de la société (y compris des ouvriers). Il obtient ainsi l’envoi au gouvernement, par la Chambre de Commerce de Lyon de pétitions favorables  à la libéralisation de de la législation douanière. Il obtient des succès analogues à Grenoble, Saint-Etienne et Avignon. Il se targue d’avoir fait de son adversaire Saint-Cricq un homme parfaitement détesté dans le Sud. Les résultats ne se font pas attendre. Le gouvernement décide, à la satisfaction des négociateurs britanniques, un assouplissement de la législation sur divers textiles. Mais en 1833, la promotion de Saint-Cricq et la nomination de Thiers comme ministre du commerce laissent prévoir un retour en arrière. Bowring mobilise cette fois la presse parisienne et décide  d’activer les vignerons bordelais. Au printemps de 1833, il réussit la création, à Bordeaux d’une « Commission commerciale » et un nouveau « Comité des propriétaires de vignes », qui vont multiplier pétitions et appel à l’opinion publique. Il contrebat les sentiments anti-anglais surtout vivace, selon lui, chez les personnes âgées. En avril 1833, un rapport de Saint-Cricq, favorable à un « système raisonné de protection » suscite son indignation à l’égard de ce « vaurien et de ce « misérable » qu’il « vomit ». Il multiplie ses tournées pour étendre l’agitation à tout l’Ouest de la France. La colère de Thiers à l’égard de ses démarches le ravit. Il est persuadé que se prépare une crise politique majeure en matière de libre échange.  
Il n’a pas tort. l’année 1834 donne lieu à une offensive majeure de la part des libéraux. En janvier 1834, la Commission commerciale de Bordeaux envoie aux chambres une pétition de 438 commerçants : » l’Adresse des négociants de Bordeaux ». Le texte, probablement rédigé en grande partie par Fonfrède,  appelle à une généralisation du libéralisme et évoque les principes de l’économie politique. Mais son contenu est contradictoire, et mêle un ton révolutionnaire avec des choix souvent conservateurs. Bowring lui donne une large publicité. Il mobilise la presse parisienne et provinciale. Les chambres de commerce du Havre, de Nantes, de Toulouse, de Boulogne, de la Rochelle et de Sète se rallient au mouvement. Le projet de réforme douanière présenté par Thiers en février 1834  est d’inspiration protectionniste et déçoit la presse et les libéraux. Fonfrède invoque les grands ancêtres de 1789. Le Comité des propriétaires de vigne de Bordeaux exprime la déception de ses membres, et évoque une « sécession douanière » inspirée d’une démarche de la Caroline du Sud.  Cette fois, la réaction de la presse parisienne est négative, à gauche comme à droite. On souligne l’origine britannique de Bowring et de grands propriétaires viticoles tels que John Violett. Les bordelais commencent à agacer sérieusement de nombreux députés. Fonfrède repart en campagne. Il condamne moralement le protectionnisme « Ainsi les peuples s’isolent, se repoussent, se haïssent. Conception profondément immorale, conception sans avenir, conception sans cœur et sans entrailles ». Se considérant comme un « nouveau girondin », il dénonce la centralisation excessive du pouvoir et l’absolutisme, qu’il soit politique ou économique. Sa campagne rencontre un grand succès auprès de la presse. Il reçoit les félicitations de Bowring. A la fin de mars, Thiers essaie de le séduire ou de réduire au silence. En vain. Le 6 avril 1834, Thiers abandonne le ministère du commerce pour prendre celui de l’intérieur. Il est remplacé par Tanneguy Duchatel, ancien porte-parole des viticulteurs, qui prendra, dès le début de juin des dispositions douanières plus libérales. Bowring et Fonfrède tentent de mettre dans leur camp, les candidats aux élections législatives de juin 1834. Mais, hormis en Gironde, cette démarche est un échec. La campagne anti-douane ne ralentit pas : articles de presse, brochures, pétitions… Ces efforts restent mal coordonnés, malgré les tentatives de Bowring. En août 1834, il entreprend une nouvelle tournée en Champagne et en Bourgogne, continue vers Macon, Lyon, Marseille, Montpellier, Carcassonne, Toulouse, Bayonne, Bordeaux. Le ministre Tanneguy Duchatel lance alors une enquête sur les prohibitions. Bowring est méfiant. Il a bien raison, car l’enquête réalisée fin 1834 va être un revers majeur pour les libéraux et marque un retournement de l’opinion vis-à-vis du libéralisme économique. Au cours de la décennie suivante, le système protecteur va rallier une part croissante de l’opinion publique au nom d’un concept hérité de la Révolution : la Nation. 
 
La troisième partie, intitulée « Nation »  nous conduit de 1834 à 1844. 
Un nouveau discours apparait, celui du « nationalisme ». Les nationalistes rejettent également le système prohibitif et le libre-échange illimité. Ils prennent en compte l’intérêt supérieur du pays. Tout pays a, selon eux, vocation à développer ses activités économiques et à assurer son indépendance : Cela relève d’un « instinct naturel ». On ne doit pas rechercher de solution préétablie, mais agir en fonction des faits et des priorités retenues. Le porte-parole le plus éminent de cette voie est Adolphe Thiers. Il conjugue libéralisme et patriotisme. Il contrecarre les démarches de Bowring. Il maîtrise parfaitement l’économie politique et récuse toute attitude dogmatique. En 1833, comme Saint-Cricq, il se méfie d’une liberté commerciale excessive : réduire les droits sur les bestiaux et les laines, d’accord, mais il faut les maintenir sur les houilles et les fers. Dans un premier temps, la presse condamne ce « fatras politique, économique et administratif » qu’elle taxe de « charlatanisme ». Thiers doit démissionner en avril 1834. Mais ce n’est qu’un échec provisoire. La contre-offensive vient d’un agronome, Christophe Mathieu de Dombasle. C’est un expert réputé en matière de questions agricoles, et un habitué des best-sellers. Il plaide pour le développement du marché intérieur, notamment en matière viticole, plutôt que pour l’exportation à tout prix. Il conteste la primauté du libéralisme sur le patriotisme, ainsi que l’analogie entre liberté politique et liberté des échanges. Le libéralisme ne prédomine, selon lui, que dans « une classe très peu nombreuse en définitive, mais qui écrit beaucoup » (les écrivains, les journalistes, etc.). De nouveau, la presse, parisienne notamment, tire à boulets rouges sur ses ouvrages. Mais, sur le terrain, les idées économiques nationalistes de Thiers et de Dombasle sont prises au sérieux. 
L’enquête sur les prohibitions réalisée à la fin de 1834 révèle la prédominance du « nationalisme industriel ». Deux porte-paroles de cette tendance, l’industriel roubaisien Auguste Mimerel et l’économiste Charles Dupin vont mettre en garde contre le risque de voir se développer en France un paupérisme industriel analogue à celui de la Grande Bretagne. Les Chambres de commerce des grandes villes industrielles prennent position en faveur d’un protectionnisme modéré. La publication de l’enquête sur les prohibitions soulève une vive polémique entre industriels (majoritairement protectionnistes) et journalistes (acquis au libéralisme). Bowring se sent en difficulté. Un journaliste anglais, Thomas Perronet Thomson, vient le secourir à coup de  publications libérales, mais sans succès. Une nouvelle action de communication de Bowring, en octobre 1835, n’aboutit qu’à susciter un sentiment anti-anglais. Au bout d’un mois, il quitte définitivement la France pour la Suisse (il sera également envoyé en Italie, en Allemagne, en Egypte, au Siam et en Chine, avec des missions similaires. Pour convaincre les chinois de la vertu du libre échange, il fera bombarder en 1856 la ville de Canton, déclenchant ainsi la deuxième guerre de l’opium entre la Grande Bretagne et la Chine…). Désormais, ce sont les ouvrages de Dombasle qui ont le vent en poupe. Fonfrède exprime son amertume : le protectionnisme relève à ses yeux d’un sentiment national dévoyé. En 1836, deux projets de loi sont débattus à l’Assemblée. Ils ne proposent que des modifications modestes à la législation. Leur discussion donne lieu à des débats enflammés s’étalant sur 17 séances. Les prises de position ne relèvent pas d’un simple clivage droite-gauche. Lamartine voit, par exemple,  dans le libéralisme le moyen de lutter contre les féodalités industrielles. Signe des temps, l’un des orateurs hostiles à la liberté commerciale n’est autre que Charles Dupin, jadis partisan de celle-ci. Il se réfère, comme Lamartine, mais en sens opposé, aux traditions révolutionnaires. Mimerel et Dupin contribuent en fait à la formation d’une idéologie protectionniste, prenant en compte, notamment, les préoccupations d’harmonie sociale. Les débats relatifs aux lois de 1836 se traduisent par la victoire du camp protectionniste. 
Les prises de position des nationalistes économiques français vont trouver un large écho en Europe. Le cas de l’économiste allemand Friedrich List est particulièrement intéressant. Francophile, admirateur de la révolution de 1789, il multiplie de 1822 à 1840 les séjours en France. A ce moment là, la France est déjà une grande nation. L’Allemagne pas encore. Une union douanière, le Zollverein est mise en place en 1833. Les principaux états allemands s’y rallient rapidement.  Mathieu de Dombasle salue ce progrès spectaculaire. Le Zollverein adopte une politique analogue à celle de la France, avec des droits élevés. Dépêché à Berlin en 1839, Bowring tente, sans succès, d’obtenir une baisse de ces droits. Il attribue cet échec à l’influence française. S’agissant de Friedrich List, cela semble effectivement le cas. Au départ, il affiche des convictions libérales (il admire particulièrement l’unification du marché français). Lors de son premier séjour à Strasbourg, en 1822, il se fait expulser comme dangereux agitateur. De retour dans le Wurtemberg, il se retrouve en prison. Il est autorisé à émigrer en Amérique du Nord. Il multiplie les critiques vis-à-vis des théories d’Adam Smith. De retour en France en 1830 pour lancer la construction d’un réseau de chemin de fer, il défend une libéralisation partielle du commerce en France.  Il repart pour l’Allemagne, où ses efforts aboutissent à la construction d’un chemin de fer entre Leipzig et Dresde (en 1839). De retour en  France dès 1837, il participe à un concours lancé par l’Académie des sciences morales et politiques sur le thème de la politique commerciale d’un pays. Son mémoire porte sur « le système naturel d’économie politique ». Selon lui, l’intérêt de la Nation doit être pris en compte avant les intérêts particuliers. La politique douanière dépend du niveau de développement du pays. Il faut distinguer les « forces productives » des produits proprement dits. Contrairement aux idées exposées jusque là par les économistes nationalistes français, la pensée de List se veut « internationale » et défend l’indépendance industrielle de tous les pays. En outre, il n’attend pas de la protection douanière qu’elle apaise les conflits sociaux. Son but est l’accélération du développement industriel. A défaut de premier prix (en raison, pense-t-il, de la prédominance des tenants de « l’école cosmopolite »), son mémoire obtient la mention « ouvrage remarquable ». Modeste journaliste à Paris de 1838 à 1840, il reproche surtout à Adam Smith de ne pas prendre en compte la notion de « nation ». Il est reconnaissant à l’égard de Napoléon de la mise en place du blocus continental, qui a « boosté » le développement industriel allemand. Il se rapproche de Thiers (qui est son voisin). Il décline la proposition, par celui-ci, d’un poste avantageux dans les chemins de fer et retourne dans le Wurtemberg. Son ouvrage, « le système national », connait un grand succès en Allemagne. Ce livre restera une référence mondiale en matière d’économie politique pendant tout le XIX° siècle. 
 
La diffusion du nationalisme économique résultera moins des travaux des économistes que de la réalité sociale. Le cas de l’industrie du lin est, à cet égard, exemplaire. La production du lin est traditionnelle en France. Elle est essentiellement artisanale et familiale. Le travail des fileuses fournit aux ménages un revenu d’appoint qui leur permet de survivre. Le développement, en Angleterre  d’une industrie moderne va condamner à mort cette activité, entrainant une catastrophe sociale. Faut-il augmenter les droits de douane ? Les filateurs du Nord de la France y sont opposés car elle entrainerait une baisse de leur marge. Les tisserands ruraux y sont farouchement favorables : leur survie est en jeu. Un troisième groupe plaide pour une intervention modérée. Le gouvernement Molé demande une étude au Conseil supérieur du commerce. Celui-ci conclut, en novembre 1838, que rien ne peut être fait pour les fileuses, et qu’il « faut détourner les yeux des souffrances inséparables d’une transition que rien ne peut éviter ». Cependant, le gouvernement Molé hésite. Il balance entre la réouverture de négociations commerciales avec l’Angleterre et la prise en compte d’une vive campagne anglophobe qui a un puissant effet mobilisateur. Un « Comité linier » se manifeste. Il débouchera en 1842 sur une « Union des cultivateurs, filateurs et tisserands de lin et de chanvre ». Celui-ci met l’accent sur la volonté de domination universelle des anglo-saxons et sur le sort misérable des travailleurs anglais. Cette pression obtient de premiers résultats avec une augmentation modérée des droits sur les fils. Le gouvernement hésite à aller plus loin. A l’initiative de Guizot, il envisage une union douanière avec la Belgique, Cette union préfigurerait pour le publiciste Léon Fucher, une « Union du Midi » rassemblant la France, l’Espagne, la Suisse et la Belgique. En fait, les belges sont réticents à se mettre sous la coupe des français et préfèrent un accord limité. Mais Thiers et Molé souhaitent mettre Guizot en difficulté et les moyens financiers dont disposent les « anti-unionistes » pour mobiliser la presse dans son sens sont plus élevés que ceux de leurs contradicteurs. Les élections législatives approchant, le gouvernement accepte en fin de compte une augmentation sensible des droits sur les importations de fils de lin, tout en concédant des conditions relativement favorables aux belges. Friedrich List se félicite de cet aboutissement. Le cas de l’industrie cotonnière est également intéressant : Un « Comité de l’industrie cotonnière de l’Est » prend naissance à Mulhouse. D’abord d’inspiration libérale, il va progressivement basculer vers des thèses de plus en plus protectionnistes. Il rassemble les cotisations d’industriels pour se doter d’une cagnotte. Celle-ci va servir à « influencer » la presse (le décompte des sommes versées est soigneusement comptabilisé). Le Comité va ensuite rejoindre un « Comité pour la défense du travail national ». Celui-ci, fondé par Mimerel va rassembler progressivement des représentants de l’ensemble du monde industriel : Comité linier, Comité  de l’industrie cotonnière de l’Est, Comité des intérêts métallurgiques, Union des houilles françaises, Union des constructeurs de machines, Comité central des fabricants de sucre… Les premières réunions de ce Comité ont lieu en octobre 1842. Pour Mimerel, il convient d’agir non pas seulement « en faveur de quelques privilégiés, mais surtout en faveur des ouvriers, et, en définitive, de la nation entière ». Il oppose le système français, égalitaire, au système anglais, aristocratique. Le succès de la campagne menées par le Comité est totale : Guizot arrête les négociations avec la Belgique. Ses activités deviendront plus discrètes pendant quelques années. 
Un autre dossier va soulever des passions : celui du sucre. Après une chute brutale pendant la Révolution, la production de sucre de canne a retrouvé en 1832 un niveau très important : 80000 tonnes. Les importations de sucre de canne représentent 10% des importations françaises, secrètent d’importantes rentrées fiscales  (bien que les productions en provenance des colonies françaises bénéficient d’un taux réduit) et contribuent à la sauvegarde de la marine marchande française. Mais la production « indigène » de sucre de betterave concurrence de plus en plus celle du sucre de canne. Les colons appellent à l’aide. Bien qu’il soit un anticolonialiste convaincu (il est l’inventeur du terme « décolonisation »), Fonfrède milite pour la mise en place d’un taux unique sur le sucre, qu’il soit originaire ou non de possessions françaises, et qu’il soit de canne ou de betterave. Les négociants bordelais, attachés à la sauvegarde du commerce avec les Antilles se rallient à cette argumentation, y trouvant une occasion de réduire la production de sucre de betterave. Cette thèse remporte tout d’abord un grand succès à Paris, mais elle suscite la réaction des betteraviers. Ceux-ci s’en tirent avec un système de taxation modéré, et, de surcroit facile à frauder. Fonfrède repart à l’attaque d’un système qu’il juge « satanique », et déplore le fonctionnement de la Chambre des députés, se proclamant désormais un adversaire de la « démocratie parlementaire » (il mourra en 1841). A l’inverse, l’agronome Mathieu de Dombasle, lui-même ancien betteravier, voit dans le sucre indigène une solution d’avenir dont il faut protéger le tout nouveau développement. Il est également un anticolonialiste convaincu. Il souhaite l’abolition de l’esclavage, qui lui parait  inéluctable, ce  qui compromettra la rentabilité de la production de sucre de canne. D’ailleurs, en France, les colons ont une mauvaise image. Le gouvernement, désireux de satisfaire les négociants bordelais prépare un projet de loi égalisant les droits sur les sucres, qu’ils soient de canne ou indigènes. Le rapporteur du projet de loi est le général Bugeaud, qui est un adversaire résolu de la colonisation. Le retour de Thiers à la présidence du conseil contribuera à l’enterrement du projet. La polémique se poursuit. Un « Comité des fabricants du sucre indigène » est créé en 1840. Parmi ses supporters, on trouve notamment Louis-Napoléon Bonaparte, détenu à Ham, un fief betteravier. Parmi les défenseurs de « l’Outremer » l’économiste libéral Charles Dupin, ou encore Lamartine. Le gouvernement Guizot, en place depuis novembre 1840 penche en faveur du sucre de canne. En mars 1842 il prépare un projet d’interdiction de la production de sucre indigène. Cette fois, la presse choisit le camp du sucre indigène. En mai 1843, le projet gouvernemental est repoussé par la Chambre des députés par 286 voix contre 97, mettant un point final à la controverse. Le sucre indigène a gagné. Politiquement le libéralisme devient de plus en plus un symbole de conservatisme, contrairement au protectionnisme qui séduit davantage les progressistes. 
 
La quatrième partie, intitulée « Protectionnisme »  nous conduit de 1845 à 1851 
En 1846, le libre-échange n’a plus la cote hormis dans un cercle restreint d’économistes et, bien sur dans la région bordelaise. Les œuvres de Fonfrède y sont publiées avec succès, en version édulcorée par un de ses amis, Campan. Un économiste libéral aquitain, Frédéric Bastiat va s’efforcer de relancer les idées libre-échangistes. Il s’inspire de « l’Anti-Corn Law League », une machine de propagande en faveur du « free trade », qui connait un grand succès en Angleterre sous l’impulsion de Richard Cobden. Elle obtient en 1846 l’abolition des lois céréalières et l’abrogation des Actes de navigation. Pour Bastiat les argumentaires libéraux  développés dans le Bordelais ont péché jusque la par un excès de timidité. Il décide donc de créer une « Ligue anti-protectionniste ». Celle-ci fait preuve d’une ferveur idéologique quasiment religieuse : Le libre-échange relève d’une volonté divine. Certains de ses partisans vont jusqu’à  s’assimiler aux premiers martyrs chrétiens. Le protectionnisme est « blasphématoire ». Bastiat se rend alors à Paris où est fondée, le 28 août 1846, « l’Association pour la liberté des échanges » (ALE). Les orateurs se réfèrent aux « Lumières », à la Révolution et font appel à la générosité de ses sympathisants. La souscription lancée n’obtient toutefois que des résultats modestes. Les meeting connaissent un succès honorable, sans plus. De même l’organisation à Bruxelles, en septembre 1847, d’un « Congrès du libre-échange » connaîtra surtout un succès d’estime. Lors d’une réunion organisée par l’association de Marseille, Lamartine tient un discours libre-échangiste enflammé, d’une tonalité messianique proche des discours de Bastiat. Mais le grand public ne suit pas. L’ALE survit mais ne fait plus recette. L’imitation de la démarche anglaise trouve ses limites. Ce qui a un sens dans un pays aristocratique où la réduction des privilèges des grands propriétaires terriens rencontre facilement une adhésion populaire, ne trouve pas le même accueil dans un pays déjà organisé d’une manière beaucoup plus égalitaire. En outre, de nombreux dirigeants de l’ALE sont des conservateurs notoires proches du gouvernement Guizot. La contre-campagne menée par les protectionnistes français, Mimerel en tête, connait d’autant plus de succès qu’elle s’appuie sur un sentiment anglophobe sous-jacent.  
Face à l’ALE, des industriels, dont Mimerel,  créent une « Association pour la défense du travail national » (ADTN). Elle revendique l’héritage de 1789 et met en avant « l’indépendance ». Son action rencontre un très grand succès. Elle suscite la création de nombreux comités locaux, notamment dans le Nord et dans l’Est de la France. Cela permet de drainer d’importants moyens d’action. Un nouveau journal a fait son apparition. Il s’agit du « Moniteur Industriel », créé en 1835. Racheté en 1845 par des industriels, il devient le porte-parole des protectionnistes. Sa tonalité est polémique (Bastiat le qualifie de nouveau « Père Duchêne »).Il est violemment opposé aux agissements des anglais et de leurs agents en France. Il rappelle volontiers toutes les turpitudes de la Grande Bretagne. Il se veut l’expression du vrai peuple, par opposition à une intelligentsia parisienne de culture aristocratique. Le succès de cette campagne « à l’anglaise » selon l’expression de Bastiat est impressionnant. Les fabricants de Mulhouse se rallient au camp protectionniste. Ils créent même un hebdomadaire, « l’Industriel alsacien », qui relaie les articles du Moniteur industriel. Le mouvement rallie la quasi-totalité du monde industriel, des activités portuaires (en dehors des grands ports) et du monde agricole (en dehors des grandes régions viticoles). En mars 1847, un Congrès central de l’agriculture, réuni à Paris, rejette le libre-échange par 500 voix contre 4. La presse elle-même choisit le camp protectionniste. Parmi elle, les principaux journaux, jusque là admirateurs de la démarche britannique : Le Journal des Débats, L’Epoque, et le Siècle. Le gouvernement de Guizot adopte une attitude prudente, à la grande déception de Bastiat ou d’un autre intellectuel comme Alexis de Tocqueville. L‘économie politique à la manière de Smith et de Say est remise en cause. Plusieurs auteurs évoquent la nécessité de refonder l’économie politique en prenant mieux en compte les réalités sociales et les aspirations patriotiques. 
Et la gauche dans tout cela ? Depuis 1789, le patriotisme est une valeur de gauche. En outre le système aristocratique anglais est un vrai repoussoir. Pourtant, dans les années trente, les républicains sont plutôt favorables à la liberté du commerce. Ils rejettent à la fois le système prohibitif, qui  pénalise injustement le consommateur, et la douane outil répressif par excellence. Si les idées de Fourier paraissent assez vagues dans ce domaine, celles de son disciple, Victor Considérant, sont nettement hostiles au système prohibitif. De même Cabet ou Louis Blanc sont plutôt favorables à la liberté du commerce, alors que Proudhon penche plutôt pour un protectionnisme modéré. Pourtant en 1846, la majorité des journaux de gauche rejoignent le camp protectionniste. Par anglophobie, d’abord, mais aussi par hostilité à l’économie politique. Considérant est dorénavant protectionniste. L‘ADTN encourage habilement cette réaction et émet des tracts destinés aux ouvriers. Il faut faire également la part de l’hostilité au gouvernement Guizot, soupçonné de sympathies excessives vis-à-vis de l’Angleterre. Quant à Marx, s’il n’éprouve évidemment aucune sympathie pour le libre-échange, il lui reconnait une vertu destructrice de nature à hâter la révolution sociale. 
Les thèses protectionnistes sont désormais dominantes, notamment dans le camp conservateur. Après la révolution de 1848, les termes du débat paraissent plus complexes. Dans le camp conservateur, libre-échangistes et protectionnistes faisant front commun contre le socialisme, leurs divergences en matière de politique économique s’atténuent.  Thiers, lui-même défend en priorité l’ordre social. Mais il reste le porte-parole du protectionnisme, avec maintenant un large appui de la part des conservateurs. Après l’écrasement des insurrections de juin 1848, la campagne libre-échangiste a repris dans le Bordelais. Elle aboutira, en juin 1851, au dépôt d’un projet de loi libre-échangiste. Thiers obtiendra sans mal son rejet par 428 voix (dont 388 de députés conservateurs) contre 199 (dont 172 de députés de gauche parmi lesquels Victor Hugo, Lamartine, et Lamennais). La liberté du commerce connait en effet un regain de popularité dans les rangs de la Gauche. Celle-ci met de nouveau en avant la dimension universelle de cette liberté. L’inhumanité des expulsions de travailleurs immigrés avait déjà été dénoncée par l’ALE. L’argumentaire libre-échangiste se renouvelle. Bastiat (élu comme député républicain) est mort en 1850. Un nouveau leader apparait dans la personne de l’économiste Michel Chevalier. Pour lui, la liberté commerciale prime sur la liberté politique. Son point de vue est d’autant plus important qu’il est appelé à devenir en 1852 un proche conseiller de Napoléon III, et un des artisans des négociations commerciales avec la Grande-Bretagne qui aboutiront en 1860 à la signature d’un traité de libre-échange avec celle-ci. L’opposition voit dans cet accord un « coup d’Etat douanier ». Thiers revenu d’exil en 1863 dénoncera cette politique au nom de la « défense des libertés ». Au cours des années qui suivront, la domination du  sentiment protectionniste et le malaise de la gauche resteront une des caractéristiques de la politique française. 
 
Merci beaucoup pour votre message et pour cette excellente fiche de lecture: elle est très fidèle et je me sens lu et compris!  
David Todd 
Le 24/02/2013
 
 
 
 
 
 
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