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Bibli 303 Comment les pays riches sont devenus riches, pourquoi les pays pauvres restent pauvres  
Erik S. Reinert  539 pages éditions du Rocher 2012 
 
Objet : ce livre se propose de donner les clefs d’une nouvelle économie pour conduire des pays en voie de développement à entrer dans le concert des pays industrialisés. 
L’auteur : Erik S. Reinert, norvégien, diplômé de l’université de Harvard, entrepreneur et économiste, est considéré, au niveau international, comme un des chefs de file de la pensée économique  hétérodoxe. 
Quelques raisons de lire ce livre
-Les thèmes abordés sont essentiels pour l’avenir de notre société. 
-La critique rdicale des théories  économiques dominantes à laquelle il se livre est particulièrement convaincante. 
- L’auteur nous fait bénéficier de ses  vastes connaissances et même de son érudition en matière d’histoire de la pensée économique. 
-Ses travaux s’appuient sur de nombreux exemples concrets inspirés  de son expérience personnelle, ou émanant de sources d’information incontestables. 
 
Une critique toutefois : les argumentations sont parfois répétitives. Par exemple, le contenu du chapitre 7 (qui est en fait le texte d’une communication faire pour l’ONU) revient sur des notions largement développées antérieurement. 
La version traduite en français du livre d’Erik Reinert est précédé d’une longue introduction (76 pages)  de Claude Rochet. Claude Rochet est un universitaire et un consultant  spécialisé dans les politiques publiques et  dans la gestion de la technologie. Cette introduction, intitulée « L’Etat stratège à la lumière de l’histoire » constitue presque un livre par elle-même. Pour Claude Rochet, alors que nous traversons une grave crise de transition, l’Occident a perdu sa vitalité intellectuelle et se réfugie dans un dogmatisme libéral sans issue. Il sacrifie la démocratie au nom d’une « logique de discipline ». Celle-ci se manifeste par des choix structurels stéréotypés (dépolitisation gouvernementale au profit de la mondialisation économique) qui s’avèrent inappropriés. Dans cette logique de référence, la société est réduite à ses individus et l’action du gouvernement se limite à de simples décisions de gestion prises par des « technocrates-gardiens ». Cette capitulation de la pensée politique n’était pas inévitable. En règle générale, les réussites historiques (par exemple : Venise, ou encore la Hollande  provenaient moins, de richesses exceptionnelles que d’un action stratégique délibérée et cohérente.  
Un Etat stratège est un Etat qui a : 
-Une vision politique de la société, contrairement aux thèses de l’économisme. 
-Compris que les sources de la création de richesses résident dans le choix des « bonnes activités » à rendement croissant, grâce à la synergie entre activités économiques. 
-Compris que richesse et puissance étaient intimement liées, le « soft power » paraissant aujourd’hui plus efficace que l’impérialisme militaire. 
-Compris le lien entre réforme de l’administration et stratégie de l’Etat, aux antipodes de la « logique de discipline » et de la « bonne gouvernance ». 
-Promeut les entrepreneurs et combat les rentiers, en misant davantage sur l’innovation que sur les situations établies. 
-Tient la finance à bride serrée. 
 
Mais, pour qu’il y ait une stratégie institutionnelle, il faut que les institutions soient le produit   d’une action intentionnelle et non pas issues  d’un « ordre spontané » tel que le prône le penseur libéral Friedrich Hayek : Pour lui l’Etat ne peut être sa propre finalité. Le gouvernement des hommes doit être subordonné au gouvernement des lois. Cela suppose l’existence de « lois générales » relevant d’un droit naturel. II n’en explicite malheureusement pas la source. 
En fait, ce sont les activités économiques qui produisent les institutions  (et non l’inverse). La réussite d’une action politique et économique se mesure après coup, en fonction des résultats obtenus et non en raison de sa conformité aux règles de la « bonne gouvernance ». L’évolution des sociétés résulte d’un double processus : descendant (le cadrage institutionnel défini par l’Etat) et ascendant (le résultat du jeu des acteurs). 
On trouve déjà chez Machiavel la conception de « l’Etat stratège » : Il appartient au Prince de concevoir l’avenir de la Nation et de changer sa destinée. Le libre-échange à la manière d’Adam Smith, prend, en apparence le contrepied de cette approche, sauf que, comme nous le montre, par exemple, la mise en œuvre de la politique économique libérale dans l’Angleterre du XIX° siècle,  son application s’inscrit dans des stratégies de domination qui n’ont rien d’innocent. Entre les pays d’Asie, qui ont compris les vertus du réalisme et les pays d’Occident, endormis par leurs propres discours, l’issue de la confrontation ne fait guère de doute. 
 
Résumé du livre
Le  texte proprement dit d’Erik S. Reinert se décompose en 8 chapitres (complétés par des annexes) : 
Chapitre 1 : A la découverte des différentes théories économiques
Pourquoi les revenus de personnes ayant la même productivité diffèrent-ils autant d’un pays à l’autre ? La théorie libre-échangiste prévoit un nivellement des salaires entre pays riches et pays pauvres. Selon les manuels d’économie, la concurrence parfaite et la loi des rendements décroissants constituent l’ordre naturel des choses. En réalité, dans le monde industriel, les rendements ont tendance à être croissants (du fait de gains de productivité).Ils vont de pair avec une concurrence imparfaite. Comment dès lors expliquer les mécanismes qui créent la richesse et la pauvreté ? Dès le XVII° siècle, un juriste napolitain, Antonio Serra,  avait expliqué la richesse des vénitiens par la pauvreté de leurs ressources naturelles, qui les avait obligés à développer leurs industries. Ce sont donc l’industrialisation et les changements technologiques qui enrichissent les nations. Des personnalités aussi différentes qu’Abraham Lincoln et Karl Marx, ou plus tard l’économiste conservateur Joseph Schumpeter partageaient ce point de vue. Mais les économistes semblent l’avoir oublié. Ils constituent « un groupe de personnes unies dans une méprise courante sur leur propre passé et une aversion commune pour les autres disciplines ». Les travaux des penseurs des siècles derniers sont aujourd’hui considérés somme quantité négligeable et leurs ouvrages mis au pilon (c’est par exemple le cas à l’université d’Harvard). Pourtant l’histoire enseigne que les pays riches se sont enrichis par des méthodes qui, de nos jours, seraient probablement mises hors la loi par les  conditionnalités du « Consensus de Washington » (synonyme de néo-libéralisme et de « fondamentalisme du marché »). 
Comment l’Europe, continent plutôt en retard au XVI° siècle, est-elle devenue si forte par la suite ? Certains facteurs sont évidents : la       position géographique, les sources d’énergie, mais aussi la brutalité, la capacité à s’organiser, la créativité institutionnelle, la curiosité intellectuelle. Ces éléments résultent de la diversité et de la fragmentation qui régnait alors en Europe : la rivalité qui en est surgie, les débats d’idées, l’émulation qui s’est produite ont eu un rôle stimulant. 
Les théoriciens de l’économie moderne recommandent une stratégie « d’avantage comparatifs », émise à l’origine par l’économiste Ricardo, dans laquelle chaque pays se spécialise dans l’activité économique qui lui est la plus appropriée. Mais une telle spécialisation n’engendre pas de dynamique particulière. Au contraire, une intervention politique peut compenser l’absence d’avantages naturels. Les marchés parfaits n’existent pas, sauf pour les pauvres. Les arguments en faveur du libre-échange n’ont pas plus de sens que ceux de médecins qui préconiseraient un traitement « standard », sans avoir, au préalable, pratiqué de diagnostic sérieux. Ils aboutissent à ce que des pays ou des « colonies » se spécialisent dans la pauvreté. 
Chapitre 2 : L’évolution de ces deux approches différentes : 
Adam Smith préconisait le libre-échange, mais le gouvernement anglais de l’époque faisait l’inverse. Les institutions de Washington préconisent le libre-échange pour les pays pauvres, mais les Administrations de Washington et des Etats américains font l’inverse. Les économistes n’acceptent pas que des pays pauvres puissent promouvoir des activités nouvelles susceptibles de les enrichir. De toutes façons, pour eux, selon la formule de Margaret Thatcher, « la société n’existe pas ». Considérer l’économie comme une science au même titre que la physique est une approche simpliste de la réalité. Au contraire, l’économie basée sur l’expérience (selon le concept que l’on appellera ici « l’autre Canon »), a fait les preuves, au cours des siècles, de son efficacité. Ricardo, le vrai fondateur de la pensée économique abstraite, disait qu’en cas de contradiction entre les faits et la théorie, « C’était tant pis pour les faits ». L’économie devient quasiment une religion. Pour l’autre Canon, ce sont les faits qui déterminent les choix économiques. La théorie orthodoxe abstraite propose des analyses sans rapport avec la situation réelle des pays pauvres. Elle prétend qu’entre un cireur de chaussures de 12 ans, dont « l’entreprise » est située dans un bidonville de Lima et Microsoft, il n’y a pas de différence. La notion « d’information parfaite » n’a aucun rapport avec la réalité. Dans l’économie abstraite, comme dans un conte de fées, le temps et l’espace n’existent pas. Les phénomènes de rendements croissants et les changements technologiques ont peu d’importance. Pour l’autre Canon, ce sont les hypothèses basées sur la physique qui doivent être abandonnées. Dans la réalité, certains rendements sont croissants et d’autres décroissants. Ce sont le mélange de rendements croissants et de spécialisation qui ont entrainé des inégalités. La mondialisation tend à les accentuer. Adam Smith, puis Ricardo prennent en compte une valeur théorique du travail, sans prendre en compte l’évolution technologique. Marx, lui-même se réfère à la pensée de Ricardo. Libéralisme et Marxisme apparaissent comme deux approches abstraites. Délaissée au cours de la première partie du XX° siècle, l’interprétation « ricardienne », qui se prêtait aux modélisations mathématiques, a fait un retour en force au cours des dernières années. Elle aboutit à des démarches contradictoires comme celle de « la stratégie de Lisbonne », qui veut développer l’innovation et assurer la cohésion sociale en Europe, tout en invoquant le jeu du marché. Les interprétations des faits économiques varient avec les modes : l’analyse abstraite utilise les modèles mathématiques et privilégie donc le quantitatif au détriment du qualitatif. Elle débouche sur une attitude « autiste », où les conclusions sont incluses dans les hypothèses. On est dans le domaine de la scolastique, avec un vocabulaire inadapté à la description de la réalité. Elle passe à côté des facteurs de développement les plus importants. Les deux analyses débouchent sur des visions complètement différentes de la mondialisation. L’une, avec Paul Samuelson,  « démontre » que le marché aboutit à une égalisation des prix. L’autre, avec le suédois Gunnar Myrdal, constate le contraire. La première, qui raisonne en termes d’accumulation de capital et de troc est préférée par la plupart des économistes qui  s’intéressent aux pays riches. Elle suppose que le cerveau est une « calculatrice de plaisir » rudimentaire. Mais la deuxième qui privilégie l’émulation et l’assimilation des connaissances, parait plus appropriée à la situation des pays pauvres où les comportements et les modes de pensée sont radicalement différents de ceux de l’homme « hédoniste » cher au modèle anglo-saxon. Pour le sociologue américain Thorstein Veblen, celui-ci est un être passif, sans ressort. D’ailleurs, la théorie d’Adam Smith évacue les concepts d’innovation, de synergie, de diversité et de contenu du travail. C’est un spécialiste de l’astronomie. Pour lui, comme pour les planètes, une main invisible assure l’équilibre de l’ensemble, et la Providence se charge d’assurer « l’harmonie automatique ». Friedrich Nietzsche a mis au contraire en évidence la nécessité d’institutions (normes, habitudes, lois, règlements) qui orientent le développement de la société. Le marché en fait partie. En 1840, le climat étant à l’optimisme, les anglais ont opté pour le laisser-faire économique. Cette idolâtrie du marché, dénoncée à l’époque par l’économiste allemand Friedrich List fut l’équivalent de notre mondialisation, avec des effets comparables. Elle considère que c’est le commerce qui est porteur de progrès alors que c’est la technologie. Ce sont les différences dans les niveaux technologiques qui expliquent les différences entre pays riches et pays pauvres. Obliger ceux-ci à se spécialiser dans les matières premières ne peut qu’accentuer l’écart. Leurs efforts d’industrialisation ont été anéantis par les thérapies-choc du libre-échange. En théorie, le jeu du marché devrait prévenir l’apparition de crises. En fait une industrie fragile a besoin de protection pour se développer. En cantonnant les pays pauvres dans le rôle de fournisseurs de matières premières, le colonialisme a creusé les inégalités. Les effets de l’actuelle mondialisation sont de même nature. Telles les missionnaires d’antan, les organisations humanitaires dispensent essentiellement des soins palliatifs. Il est plutôt pertinent de raisonner en termes « d’étapes ». C’est ce que l’on fait dans de nombreuses disciplines (histoire, anthropologie…). On observe que des conditions de production différentes déterminent des institutions différentes. Les économistes orthodoxes d’aujourd’hui ne prennent plus en compte la théorie des étapes. Ils raisonnent comme si notre étape devait être la dernière, comme si tous les terrains et tous les contextes étaient équivalents. Le rôle de l’industrialisation comme source de richesse a été oublié. 
Chapitre 3 : Emulation : comment les pays riches sont devenus riches : 
Dans le monde d’Aristote, et jusqu’à la Renaissance, on avait tendance à considérer les notions de richesse et de pauvreté comme les éléments d’un jeu à somme nulle : les biens passaient d’une poche à une autre, mais leur total restait inchangé. A la fin de la Renaissance, on prit conscience de ce que les villes s’enrichissaient plus vite que les campagnes. Cette différence fut attribuée à la capacité des villes à créer une synergie, que l’on appela le « bien commun » : bien commun et rôle de l’individu étaient les deux ingrédients de ce phénomène : la richesse pouvait être créée, grâce à l’innovation et à la créativité. Pour des penseurs comme Francis Bacon ou Antonio Serra, il s’agissait d’une évidence.  L’Angleterre puis, plus tard, le Japon et la Corée ont illustré cette conception. Jusqu’à Malthus, la croissance de la population n’était donc pas considérée comme une source de problèmes. Celui-ci, avec son ami Ricardo, basa sa théorie économique sur la loi des rendements décroissants, oubliant les effets de synergie contribuant à la croissance, et alimentant l’argumentaire colonialiste. 
Pourtant les premiers économistes avaient analysé attentivement les processus de création de richesse. Cela amena, par exemple, Florence à tenir à l’écart du pouvoir les riches propriétaires terriens peu favorables au développement industriel. De même, Venise, ou encore la Hollande, surent miser sur le développement d’activités à rendement décroissant. La démarche du roi d’Angleterre, Henri VII, mérite un examen particulier. Lors de son enfance en Bourgogne, il avait compris qu’il était plus profitable de travailler la laine que de la produire. Une fois au pouvoir en Angleterre, il décida d’organiser les divers éléments d’une véritable politique industrielle de production de textiles : droits à l’exportation de laine (pour renchérir les coûts des concurrents étrangers), exemptions de taxes, recrutement d’artisans étrangers… Ses successeurs poursuivirent la mise en œuvre de ce « Plan Tudor », qui devait fonder la puissance industrielle anglaise. Les autres pays européens recoururent à la même « boite à outils du développement industriel », alternant les phases de protection industrielle (pour favoriser la croissance et l’innovation) et le libre échange (pour s’ouvrir les marchés internationaux). Les composantes de la boite à outils sont notamment les suivantes : 
- Recherche des activités à rendements croissants, 
- Monopoles, brevets et protections temporaires, 
- Recherche de diversifications et de  synergies, 
- Développement du secteur manufacturier, 
- Attirance des professionnels étrangers, 
- Affaiblissement relatif de la noblesse terrienne, 
- Facilitations pour les activités ciblées : réductions d’impôts, crédits à taux réduits, primes à l’exportation, 
-  Soutien du secteur agricole 
-  Insistance sur l’apprentissage, 
-  Protection par brevet des connaissances précieuses, 
-  Taxes à l’exportation… 
 
L’Espagne fournit le contre-exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Les facilités en provenance du Nouveau-Monde et le poids politique de groupes d’intérêts rétrogrades (notamment les éleveurs de moutons) tuèrent l’industrie manufacturière, jusque là très active. L’or des colonies aboutissait en fait dans les caisses des hollandais et des vénitiens. L’Espagne était la « risée » de l’Europe. Jusqu’aux dernières années, la théorie économique était devenue « le culte de l’industrie manufacturière ». L’exportation de matières premières était considérée comme du « mauvais commerce ». Pour Friedrich List, le libre échange était pertinent entre nations de niveaux de technologies comparables. 
La France, avec Colbert s’inspira du modèle anglais. L’évolution allemande alla dans le même sens. A la fin de la guerre de trente ans, le pays était un champ de ruines., Le grand économiste Seckendorff avait analysé  les spécificités  du modèle hollandais, et notamment les synergies résultant des diverses activités (du verre à l’optique, des cartes maritimes à la gravure sur cuivre, de l’art à la science…) Il ne proposait pas de copier les solutions hollandaises, mais de mettre en place les structures nécessaires à des approches comparables. Ses conceptions se traduisirent par l’apparition de « monarques éclairés », conscients de leurs devoirs à l’égard de la société. 
Tout récemment, le premier ministre irlandais Charles Haughey, débarrassé  des interdits de type colonialiste anglais qui avaient maintenu le pays dans la pauvreté, décida de jouer la carte des technologies nouvelles, ce qui permit un rattrapage rapide du niveau de richesse de l’Angleterre. 
Chapitre 4 : Mondialisation : les arguments pour sont aussi les arguments contre 
De nombreux arguments militent en faveur de la mondialisation : 
- L’ampleur du marché favorise les économies d’échelle. 
- Les coûts d’innovation sont répartis sur un grand nombre de consommateurs. 
- Les grands marchés permettent une meilleure division du travail et des synergies accrues. 
 
L’histoire économique fait effectivement apparaître une extension progressive de la taille des champs de production et de consommation : de la famille à la tribu, puis à la cité-état, puis à l’état-nation, puis à la planète…  Mais les actuels partisans délaissent cette approche au profit d’une réflexion théorique prenant en compte une abstraction : la « valeur travail », qui ignore les effets de synergie susceptibles d’émerger à un moment donné et dans une configuration donnée. 
Toutes les activités ne bénéficient pas de barrières d’entrée ni de rendements croissants. Les activités de production consacrées à l’exploitation d’éléments naturels (agriculture, matières premières), et donc les pays qui en font leur ressource principale, connaissent des rendements décroissants (extensifs ou intensifs), entrainant pauvreté et surpopulation. 
L’évolution technologique est un facteur déterminant du maintien de la richesse. La fabrication des balles de base-ball, à la technologie figée, n’enrichit pas Haïti, alors que celle des balles de golf, de plus en plus sophistiquée, contribue à la fortune du Massachussetts. Les pays pauvres se voient attribuer les activités qui sont des impasses technologiques. 
Les effets synergiques entre composantes et produits finis sont déterminants. Ils sont indispensables à la réussite d’un effort d’éducation. Les pays pauvres ne peuvent en bénéficier, au détriment de l’équilibre de leur marché du travail. Tous ces effets sont oubliés par les partisans de la mondialisation. C’est pourquoi la réalité ne correspond pas aux conclusions théoriques, qui supposent des situations utopiques. 
Les développements actuels de la Chine, de l’Inde, et de la Corée du Sud contredisent les théories libre-échangistes sur la mondialisation. Celles-ci font abstraction des situations réelles et ignorent les calendriers souhaitables. Comme les saignées des médecins de Molière, elles peuvent être utiles à une personne bien portante et néfastes pour une personne malade. Il ne suffit pas de compter sur les vertus magiques du capitalisme. Pour l’économiste allemand William Sombart, le capitalisme n’est pas spontané. Il résulte de trois facteurs déterminants : l’entrepreneur, l’Etat moderne et le processus d’automatisation : Le capital, le travail et les marchés sont des données accessoires. Malheureusement, cette approche n’est pas prise en considération dans la théorie libre-échangiste. Celle-ci se complait dans les modèles mathématiques abstraits, qui lui donnent l’illusion d’être une discipline scientifique, ignore les enseignements de l’histoire, et abandonne tout « bon sens commun ». Les économistes des institutions de Washington ne s’intéressent qu’aux éléments jugés accessoires par Sombart: capital, marchés et main-d’œuvre. Malheureusement déverser des capitaux dans un pays sans entrepreneuriat, sans politique gouvernementale et sans système industriel n’a pas d’incidence sur le niveau de pauvreté du pays. Le développement du capitalisme résulte de  la production et non du commerce. 
Les innovations peuvent être d’ampleur modeste, ou elles peuvent entrainer de véritables « changements de paradigme techno-économique ». Par exemple, la machine à vapeur, l’ordinateur, l’organisation des soins de santé hors du domicile... Souvent cela tient à l’apparition d’une ressource bon marché et pléthorique. Cela se traduit par une « explosion de la productivité » entrainant des salaires plus élevés et des prix plus bas : Les bénéficiaires en sont d’abord les entrepreneurs, qui en retirent un profit accru, puis les ouvriers, qui reçoivent des salaires plus élevés, le reste du marché du travail local, qui profite de ces retombées, et enfin l’Etat, qui dispose d’une base d’imposition plus favorable. Les pays pauvres ne bénéficient pas de telles séquences. Qu’il s’agisse de colonies formelles ou d’états théoriquement indépendants ne change pas grand-chose de ce point de vue : ils sont spécialisés dans le « mauvais commerce ». D’ailleurs, même dans les pays riches, on constate de grandes disparités de salaires entre salariés de l’industrie ou de l’agriculture.  Toutefois ceux-ci bénéficient d’une contagion et sont plus élevés à proximité de zones industrielles. Les salaires élevés s’expliquent par de fortes courbes d’apprentissage dans les productions concernées. Ils régressent quand celles-ci ont tendance à s’aplatir : Les productions deviennent alors l’apanage des pays pauvres. Ceux-ci peuvent toutefois sortir de ce cercle vicieux en mettant en place des productions qui, bien qu’insuffisamment rentables à court terme vont entraîner de nouveaux investissements. C’est la stratégie dite du « vol des oies sauvages » telle que l’ont pratiquée le Japon, la Corée du sud et Taïwan. La spirale du bien-être, concrétisée notamment par l’indexation des salaires sur l’inflation, est aujourd’hui brisée. L’Irlande et la Finlande ont misé avec succès sur des productions à forte dose d’innovation technologique, échappant ainsi aux risques de saturation du marché. De telles stratégies font appel à de nouvelles connaissances issues de la recherche. Les innovations de produits engendrent de plus fortes barrières d’entrée que les innovations de processus. 
L’agriculture présente des paradoxes inattendus : 
- Les famines se produisent dans les pays agricoles. 
- Les agricultures les plus productives ne peuvent survivre qu’à coups de subventions. 
- Les « révolutions vertes » n’ont pas changé radicalement la sous-alimentation des pays pauvres. 
 
Ces trois phénomènes résultent du fait qu’au lieu d’être un activité « schumpétérienne » comme l’industrie, l’agriculture est une activité « malthusienne ». C’est pourquoi, paradoxalement, la crise industrielle de 1930 a davantage frappé aux Etats-Unis les salaires de l’agriculture que ceux des ouvriers. De même la comparaison est saisissante entre les effets de deux formes d’interventions étrangères : ceux, positifs,  du Plan Marshall, qui visait à une réindustrialisassions de l’Europe, et ceux, négatifs,  des actuelles institutions de Washington. L’économiste américain Paul Krugman a mené dans ce domaine des réflexions très pertinentes, mais sans grand succès. La mode est aujourd’hui aux modèles mathématiques abstraits. Pourtant l’incidence de rendements décroissants  a une importance majeure (comme le soulignait John Stuart Mill). Contrairement à l’industrie manufacturière, les gains de productivité peuvent faciliter l’accroissement de la production et la baisse des rémunérations. Le génocide rwandais peut être mis en relation avec les effets de rendements décroissants. Inversement, l’Australie qui a, systématiquement, développé ses activités manufacturières a échappé à de telles évolutions. Le Pérou, qui avait entrepris, avec succès,  de développer ses activités manufacturières après la deuxième guerre mondiale, a du, sur injonction de la Banque mondiale et du FMI, abandonner cette stratégie en faveur de l’ouverture de son économie, avec, pour conséquence, une chute dramatique des salaires. Le libre-échange n’est bénéfique que si l’économie d’un pays est suffisamment aguerrie pour se le permettre. Sinon, les économies planifiées ont des résultats plus favorables pour les salaires, comme le montrent les évolutions récentes des salaires en Estonie ou en Mongolie. 
 
Chapitre 5 : Mondialisation et primitivisation : comment les pays pauvres deviennent encore plus pauvres 
Pendant des décennies, ainsi que le montrent leurs prises de position publiques, les gouvernements européens ont interdit la mise en place de manufactures dans leurs colonies. Aujourd’hui encore, bien que le colonialisme ait officiellement disparu, la situation n’est pas fondamentalement différente. Paradoxalement, les Etats-Unis ont pris dans ce domaine, depuis quelques dizaines d’années, le relais de la Grande Bretagne, alors qu’ils étaient entrés en conflit avec elle en raison de cette politique, et qu’ils avaient toujours critiqué cette politique. 
Dès lors qu’il y a des époques de « renaissance », il y a inévitablement des époques de régression. Aujourd’hui, on assiste dans certaines activités à l’abandon de technologies évoluées au bénéfice de pratiques plus rudimentaires mais moins couteuses, fautes d’industries manufacturières prospères. En détruisant celles-ci, on « primitivise » l’économie toute entière. 
Le cas de la Mongolie est édifiant. En quatre ans, de 1991 (date de « l’ouverture au monde de la Mongolie) à 1995, toutes les industries avaient été éradiquées. A part l’alcool, et le duvet d’oie, les productions de biens s’étaient effondrées (pain : chute de 71%, journaux : chute de 79%, etc.). En 2000 2 à 3 millions de têtes de bétail mouraient faute de pâturages. Le taux d’intérêt réel atteignait 35%. Les analyses de la Banque Mondiale étaient complètement surréalistes (les dossiers étant préétablis en traitement de texte, il ne restait plus qu’à mettre le nom du pays concerné). Le comble du surréalisme fut atteint quand un économiste américain, Jeffrey Sachs, proposa que le pays se spécialise dans les logiciels informatiques ! Un cocktail de Kafka et de George Orwell.  Dans un registre voisin, au Pérou, le lait produit localement était jeté dans les rivières, faute de pouvoir concurrencer le lait en poudre européen, subventionné, et, au nom du marché, les péruviens n’avaient pas les moyens d’acheter de l’essence, pourtant produite localement. Les mêmes économistes préconisent une aide humanitaire palliative : Comme si Attila s’attristait de la destruction de  Rome ! 
La logique de la mondialisation rappelle celle du célèbre Plan « Morgenthau », qui visait en 1945 au démantèlement de l’industrie allemande. Le Plan Marshall avait du lui être substitué en urgence. Le problème est que la relance d’une industrie exige des connaissances pointues, souvent couvertes par des brevets. Elle est devenue aujourd’hui bien plus difficile qu’autrefois. 
Chez une nation relativement en retard, l’ouverture des marchés tend à détruire en priorité ses secteurs les plus avancés, ce qui engendre un processus de « destruction destructrice » : leurs autres activités chutent également. Les disparitions d’emploi s’accompagnent de baisses de salaires et d’effondrement des syndicats, chassant les salariés vers les activités à rendement décroissant et vers la production de produits en fin de cycle de vie. Les nations les plus avancées se spécialisent au contraire dans les activités à forte intensité de capital et d’innovation, où les rendements sont croissants. 
Pour certains économistes, le choix des « produits de base » constitue aujourd’hui une loterie. Leur incidence sur l’activité économique générale est très variable : Par exemple, la production de sucre engendre une société de maîtres et d’esclaves, alors que celle de tabac, qui est tout un art, engendre une classe moyenne. 
Le changement technologique produit des effets contrastés selon que l’on se trouve ou non à la périphérie. Le développement de l’industrie automobile (et donc des pneumatiques) dans les pays avancés  a entraîné des effets désastreux sur la situation des indigènes sud-américains qui collectaient le caoutchouc naturel. Depuis 1980, la diversité des activités industrielle a connu un important recul dans de nombreux pays pauvres, qui ont tendance à recourir à une importation, forcément couteuse. Les salariés les plus qualifiés se « déqualifient ». Les innovations technologiques creusent le fossé. Il convient ici de distinguer « l’innovation de produit », qui génère des rémunérations accrues, et « l’innovation de processus », qui pèse sur celles-ci. 
Le temps et la distance ont longtemps joué un rôle protecteur : l’économie de l’Australie a longtemps bénéficié de son éloignement. La « mort de la distance » que l’on constate aujourd’hui, tend à réduire cette protection naturelle. Toute innovation provenant de la périphérie est immédiatement récupérée par les pays riches. 
Schumpeter a inventé la notion de « destruction créatrice ». Mais il existe aussi des « destructions destructrices ». La création peut se produire à un endroit du monde, en même temps qu’une destruction ailleurs, la main d’œuvre qualifiée tendant à se déplacer vers les pays riches.  
Le cas des populations autochtones apporte un exemple  éclairant de régression: les aborigènes d’Australie, les Inuits canadiens, les indiens d’Amazonie, les Saamis de Norvège sont confrontés à des situations analogues. L’ouverture économique a profondément remis en cause leurs modes de vie traditionnels. Dans l’incapacité de résoudre leurs problèmes, les gouvernements s’en sortent, au mieux par des politiques de subventions humanitaires qui ne font qu’amplifier les problèmes. On a pu parler, à ce propos de « colonialisme de bien-être ». 
La pensée économique d’aujourd’hui est une retombée de la guerre froide. Deux théories s’affrontaient alors, toutes les deux héritées de Ricardo, abstraites et prétendant assurer le bonheur des populations. On a alors abandonné les approches réalistes de la pensée économique, pour développer des argumentations théoriques abstraites prétendument scientifiques. La pensée économique est devenue un jeu où les économistes cherchent à briller auprès de leurs collègues en multipliant les hypothèses en tous genres, sans se soucier outre mesure de la réalité. 
 
Chapitre 6 : La justification des échecs : les fausses pistes de la fin de l’histoire 
Faut-il en conclure que les adeptes du consensus de Washington font exprès de détruire l’économie des pays pauvres ? Selon celui-ci,  la fixation des « bons prix » devrait assurer leur prospérité, dès lors qu’aucune intervention gouvernementale ne viendrait perturber le système. Il n’en est rien. Face à cela, il est évidemment plus commode de disqualifier le contradicteur en le qualifiant de fasciste ou de communiste que de remettre en cause les fondements du système de pensée. Comment expliquer l’écart entre les intentions proclamées et les effets obtenus ? 
On est confronté au paradoxe énoncé au XVIII° siècle par Bernard Mandeville : Ce sont les vices privés qui servent l’intérêt général. La théorie actuelle en retient surtout trois points importants: Ce sont les vertus privées qui peuvent engendrer des vices publics. L’économie de marché livrée à elle-même tend à accroître les inégalités. Les vices privés ne peuvent attenter à l’intérêt national puisque celui-ci est supposé ne pas exister. En fait, c’est la conjonction d’une concurrence imparfaite et de conséquences non-intentionnelles qui engendre le développement économique. Vices privés et publics s’entremêlent de façon complexe Les intentions les meilleures peuvent avoir des effets néfastes : par exemple l’aide humanitaire favorise la corruption. 
L’euphorie de la « fin de l’histoire » ignore cinq cents années d’expérience économique. On sait très bien comment favoriser l’enrichissement des pays. Mais on s’y refuse aujourd’hui par « ignorance opportuniste », par calcul à court terme, sans prise en compte des intérêts communs à long terme. De plus, la théorie étant supposée parfaite, on recherche les explications des échecs dans des facteurs qui lui sont totalement étrangers : autrefois la race, aujourd’hui la corruption… 
La théorie encadre la recherche d’explications des échecs : Elle ne vous autorise pas à envisager des différences qualitatives entre les diverses activités économiques, ni entre les spécialisations possibles. De même vous n’êtes pas sensé observer les synergies, faire référence à l’histoire, prendre en compte le chômage, comprendre les liens entre structures  économiques et structures politiques. Tout cela est du ressort du marché. S’il existe des pauvres, c’est parce qu’ils l’ont bien cherché : manque d’éduction, épargne insuffisante, manque d’innovation… Selon le Consensus de Washington, on est en droit de retenir 10 pistes d’explications possibles (elles ne sont pas forcément inutiles, mais n’abordent que la surface des choses) : 
-      Avoir les bons prix : L’exemple du Pérou des années 90 montre que le Président Fujimori a réussi à appliquer les consignes de Washington (réduire l’inflation et éliminer la guérilla), mais que cela n’a amélioré en rien le niveau de vie des paysans péruviens. 
-      Garantir les droits de propriété : Si les Masaï sont pauvres, c’est parce qu’ils ne connaissent pas le droit de propriété. En fait, si les droits de propriété sont nécessaires dans une économie développée, ils peuvent avoir pour effet, dans une économie pauvre, de produire des marginaux supplémentaires. 
-      Avoir les institutions appropriées : Dans la mesure où les institutions résultent des conditions de production, on ne peut les traiter indépendamment des conditions technologiques qui les ont sécrétées. Il ne sert à rien de vouloir imposer des institutions correspondant à des situations économiques différentes. 
-      Avoir une bonne gouvernance : Ce ne sont pas les modes de gouvernance qui sont principalement à incriminer dans les défaillances des Etats : ce sont plutôt l’absence d’industries à rendements croissants, la faible division du travail, l’absence d’une classe moyenne, la concurrence à l’exportation, le recours à une main d’œuvre pauvre de préférence à une main d’œuvre instruite, le bas niveau d’éducation. Ce sont les activités diversifiées qui ont été à l’origine de la démocratie. Ce sont les structures économiques qui déterminent les structures politiques et non l’inverse. 
-      Etre compétitif : le succès du terme « compétitivité » tient probablement à son caractère opaque et passe-partout. Il peut être utilisé pour décrire un mécanisme qui enrichit tout le monde (définition de l’OCDE), mais également comme un terme décrivant l’opposé, afin de convaincre les ouvriers qu’ils doivent accepter d’être encore plus pauvres. 
-      Avoir les bonnes innovations : En fait l’innovation est propre à certaines activités. Si Bill Gates avait été berger en Mongolie, il n’aurait pas pu réussir  ce qu’il est parvenu à faire avec Microsoft. D’autre part, si les innovations de produits tendent à accroître les profits et les salaires, les innovations de processus peuvent tendre à les réduire. Et les pays pauvres sont spécialisés dans les activités où il n’y a pas de possibilités d’innovations de produits. 
-      Garantir l’entrepreneuriat : Cette piste est surprenante, car, paradoxalement, si la majorité des salariés des pays riches ont leur rémunération relativement assurée, ceux des pays pauvres luttent au quotidien pour leur survie. 
-      S’assurer d’une éducation réussie : naturellement la formation de personnes instruites est nécessaire, mais encore faut-il que les emplois correspondants existent, faute de quoi elles sont condamnées à l’émigration. 
-      S’assurer d’un climat propice : Dans les pays tropicaux, le développement économique s’est consacré en priorité à la production de matières premières, dans des sociétés de maîtres et d’esclaves. Dans les colonies tempérées, les colons ont conservé leurs approches individualistes et reconstitué des sociétés proches de celles de leurs pays d’origine. Mais il n’y a pas inévitablement incompatibilité entre climat tropical et développement industriel, comme le montre le cas de Singapour. C’est la mise en œuvre d’une politique industrielle qui est déterminante. 
-      S’assurer de l’éradication des maladies : Les maladies invalidantes sont traitées comme des cause des échecs de développement, alors qu’elles résultent plutôt de la pauvreté. Mais en Europe on a su se débarrasser de fléaux comme le paludisme, alors qu’en Afrique, on se contente d’apporter des moustiquaires. 
 
Chapitre 7. Economies palliatives : pourquoi les objectifs de développement du millénaire sont une mauvaise idée 
Ce chapitre reprend une présentation faite lors d’une réunion sur les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), organisée par le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies à New York en 2005. Il reprend largement les argumentations développées dans les chapitres précédents. Ne sont repris dans ce résumé que les réflexions ayant une valeur ajoutée par rapport à celles que nous connaissons déjà. 
Les OMD sont généreux et ambitieux : Ils visent à éradiquer la pauvreté, combattre la faim, les maladies infantiles, privilégier l’éducation et la défense de l’environnement. Mais ils ne constituent pas une bonne politique. Déverser des ressources considérables dans une logique d’assistance relève du « capitalisme de bien-être ». Il serait préférable de changer radicalement les structures productives des pays concernés. 
Le Plan Marshall a constitué un exemple de réussite dans la relance du développement, en privilégiant les activités à rendement croissant. L’important était de déclencher  un « cercle vertueux ». On considérait alors qu’un secteur industriel inefficace devait être rendu plus performant plutôt que d’être abandonné. Depuis 1989, les « ajustements structurels » conformes aux théories du Consensus de Washington ont conduit à la désindustrialisation des pays pauvres. En utilisant des modèles qui supposent le plein emploi, les institutions de Washington oublient un problème majeur qui maintient les nations dans la pauvreté : l’absence d’emploi formel. Comme pour le Plan Marshall, les fonds doivent être complétés par la création de secteurs industriels et de services qui peuvent absorber les investissements physiques et humains. 
Le « copinage » est un des éléments déterminants des décisions économiques. Mais il faut distinguer le copinage « malthusien », concernant des produits à rendements décroissants, et le copinage « Schumpetérien » facilitant les produits à rendements croissants. Les pays riches condamnent les recherches de rentes dans les pays pauvres, mais n’hésitent pas à légaliser, chez eux, le recours aux brevets. C’est en fait la diversité qui est la clef du développement : C’est le fondement de l’effet de synergie. Elle facilite la sélection des solutions optimales. Elle facilite la circulation des idées. Elle limite les effets négatifs des intolérances religieuses. 
Chapitre 8 : « Avoir les bonnes activités économiques », ou l’art perdu de créer des pays à revenu intermédiaire 
En 1934, au cœur de la grande dépression, deux étudiants en économie de l’Université de Columbia ont passé six semaines ensemble dans le Grand Nord canadien. Ils restèrent amis toute leur vie. Tous deux furent élus présidents de l’Association américaine d’économie. L’un d’eux s’appelait Milton Friedman. Il devait devenir le porte parole pur et dur du « marché libre ». L’autre s’appelait Moïse Abramovitz. Il a découvert que le jeu du capital et de la main d’œuvre n’expliquait que 15% de la croissance économique. Un « résidu » de 85%  était inexpliqué. Son approche était beaucoup plus subtile et plus généreuse que celle de Friedman, au risque de paraître démodé. Pourtant, en 1947 il fut un des conseillers qui œuvra à l’abandon du désastreux « Plan Morgenthau », en passe de ruiner durablement l’économie allemande, au profit du « Plan Marshall », qui eut l’effet contraire. De même, aujourd’hui, l’intégration accélérée de l’économie mondiale, sous la houlette de l’OMC, devrait être arrêtée le plus vite possible. Des intégrations régionales (Amérique latine, Afrique…) auraient des effets plus intéressants. 
Pour Abramovitz la richesse d’un pays est liée à sa « capacité organisationnelle ». Il met l’accent sur l’efficacité de la relation qui existe entre pouvoirs publics et monde de la production, sachant qu’il n’existe pas , dans ce domaine, de solution parfaite, les intérêts des divers secteurs de production pouvant être contradictoires. Un exemple de démarche particulièrement intelligente nous est fourni par la Finlande, qui a aidé Nokia, une entreprise spécialisée dans la production de bottes de caoutchouc et de ciment pour carrelage, à se lancer dans l’électronique. Le nationalisme est un passage obligé de cette action, car le souci de l’intérêt des enfants et des descendants est la principale source de motivation dans l’émulation entre nations. Les économistes ont longtemps été des patriotes. En employant des thérapies de choc, la mondialisation a désorganisé l’économie de nombreuses nations. Les politiques issues du consensus de Washington et la guerre au terrorisme sont vouées à l’échec. 
Il y a des raisons d’être optimiste : Quand les structures de production changent, les choses peuvent aller très vite. 
Mais il ya aussi des raisons d’être pessimiste : les effets des innovations technologiques peuvent varier fortement d’une nation à une autre, notamment s’il s’agit d’innovations de processus. On ne peut mettre en place des Microsoft n’importe où. Quatre facteurs peuvent avoir une incidence défavorable sur les cycles d’enrichissement des nations: 
- L’éparpillement de la production réduit les économies d’échelle. 
-  La productivité croît moins vite dans les services que dans l’industrie. 
- La qualification de la main d’œuvre requise dans les services est souvent plus faible que dans l’industrie. Les marges de manœuvre des salariés sont faibles dans des entreprises de type Macdonald. 
- La décentralisation des franchises pénalise les négociations salariales. Les entreprises ne voient d’ailleurs plus aujourd’hui l’intérêt de garder des salaires élevés. 
 
Il n’est pas évident que les pays pauvres aient accès à un cercle économique vertueux. Certes, l’Europe a facilement désindustrialisé et intégré ses nouveaux membres en provenance de l’Est. Mais, elle a surtout créé durablement des bataillons de chômeurs. 
Même en tenant compte de la « mort de la distance », la mise en place de services « haut de gamme » dans des pays pauvres n’est pas facile à réaliser. 
IL faut donc réinventer pour les pays pauvres des outils de relance économique différents et plus puissants que par le passé. Il faut surtout inverser le cycle idéologique des dernières années : comme d’habitude, le pragmatisme gagnera d’abord chez soi, tandis que l’orthodoxie idéologique subsistera bien plus longtemps dans notre attitude envers des territoires lointains comme l’Afrique. Mais, à défaut d’obtenir des résultats rapides, il est déjà indispensable de comprendre les processus en œuvre.  
 
 
 
 
 
 
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